|
Dimanche, le premier Janvier de l’an de grâce dix-huit-cent-vingt-deux.
Nous sommes encore sur la route, et je ne sais si nous trouverons un jour un endroit où nous pourrons vivre tranquillement, sans jamais plus devoir changer de ville, voire de pays lorsque nous y auront passé quelques années. J’ai encore fait des cauchemars en ce jour, et je n’arrive plus à m’endormir. Les autres dorment encore paisiblement, ils ont l’air calme.
Il y a si longtemps maintenant que je voyage. Mais d’où viens-je et qui suis-je, et surtout, comment suis-je arrivée ici ? Je fus née et baptisée Angelica Flores en l’an de grâce 1594, dans un petit village de ce qu’on appelle maintenant l’Espagne. Mon père mourut peu avant mon quatrième anniversaire, ou était-ce mon cinquième ? Cela n’a aucune importance, autre que ce fut la raison pour laquelle je fus vendue comme jeune servante au château du plus proche seigneur, et je fus envoyée travailler aux champs peu après. J’ai grandi entourée de vaches principalement, étant chargée dès le jeune âge de six ans de les ramener à l’enclos la brunante venue.
J’appris à maitriser lasso et fouet rapidement, ne voulant pas goûter à ce dernier si mon travail n’était pas bien fait. Le soleil était ma joie, la nuit ma terreur. Cette situation dura environ huit ans, alors que je fus kidnappée des terres seigneuriales et vendue à un autre seigneur, un qui dominait la nuit comme d’autres dominaient les eaux. N’ayant jamais appris à lire ni écrire, et encore moins les bonnes manières, son enseignement fut fort étourdissant. Au début, j’étais envoyée au lit sans repas du soir, réveillée bien avant que les coqs chantent pour reprendre mes leçons avec mon nouveau maître. Étrangement, peu avant les premières lueurs du jour, il m’envoyait toujours aux cuisines prendre mon repas – que je n’avais pas à préparer moi-même – et disparaissait jusqu’à la tombée de la nuit, où il m’obligeait de nouveau à étudier. Mes fautes étaient punies par la faim, mes réussites par nombre de félicitations qui flattaient tant la jeune personne trop abusée que j’étais à l’époque.
Un jour cependant pendant l’hiver, des Anglais infiltrèrent la résidence de mon maître, et me trouvèrent, seule, dans le box vide d’un des chevaux du domaine, me désennuyant en y faisant le ménage quelque peu. Ils me prirent de force, je ne pourrais dire combien ils étaient car je fus frappée et perdis connaissance instantanément. Je me réveillai dans ma couche je présume le soir même, un drôle de gout acre sur la langue et mon maître assis sur une chaise, un air préoccupé sur le visage. Je portai mes doigts à ma lèvre, les retirant pour les découvrir ensanglantés.
« M… maître ? » demandais-je d’une voix mal assurée.
« Chut, Angelica. Tu devrais te reposer, et non te préoccuper ce soir. Tes efforts des dernières semaines étaient magnifiques, je peux bien te laisser une soirée ou deux de repos après ce qui t’es arrivé. »
Je secouai la tête, ne comprenant pas pourquoi ce changement d’attitude soudainement.
« Mais, maître, je ne suis pas la première ni la dernière à subir ceci, vous n’avez pas à m’accorder de répit pour autant. »
Oh, j’étais forte après une enfance comme la mienne, ou peut-être tout simplement stupide. Avec le recul, je comprends maintenant ma stupidité, mais dans la mentalité de l’époque, une femme ne devait pas s’écrouler pour si peu.
« Oh, pequiña, tu ne comprends pas. Si je n’étais pas arrivé, tu serais morte maintenant. Tu te vidais de ton sang, de toute ta force vitale. Le sang que tu as sur la langue est le mien, j’ai partagé ma force avec toi car tu m’es importante. Je ne désirais pas t’inclure autant dans mon existence, mais je ne pouvais te perdre maintenant. »
Je ne comprenais rien à ce qu’il racontait. Il utilisait bien l’espagnol, tout comme moi mais il aurait pu parler le chinois que cela n’aurait rien changé à ma compréhension. Il m’avait fait boire de son sang, il était fou, non ? Un haut le cœur me prit, et je me jetai à bas du lit pour trouver la bassine et y déverser le peu que j’avais dans mon estomac. Il me laissa vider mes trippes autant que je le pouvais, puis vint s’agenouiller à mes côtés, ne semblant pas remarquer l’odeur nauséabonde qui provenait maintenant de la bassine. J’avais surement le tint cireux, et je ne me sentais toujours pas bien lorsqu’il me prit dans ses bras.
« Pequiña, tu dois savoir que je parcours ces terres depuis plus longtemps que tu ne peux t’imaginer. J’ai maintenant quatre-cent-trente-six ans. »
Il avait pourtant l’air de la fin vingtaine, et quatre-cent ans, seuls les démons pouvaient avoir cet âge ! Je m’étais alors mise à crier et me débattre, j’avais été vendue à un démon !
« Chut, pequiña, chut. » Trois petits mots, et j’étais silencieuse, même plutôt calme.
« Tu dois me prendre pour un démon, n’est-ce pas ? Je suis un maître des ombres, un être de la nuit et non un démon chargé de corrompre l’humanité. Le monde moderne appelle les gens comme moi des vampires, et nous existons depuis la nuit des temps, où Caïn fut expulsé du jardin d’Éden par Dieu et le maudit à errer dans l’ombre, se nourrissant du sang qu’il avait fait couler en sacrifiant son frère Abel. De par mon sang, tu es maintenant ma goule, et il t’aidera à ta survie dans ce monde non seulement violent mais lâche. Mon sang, aussi puissant qu’il soit, devrait te donner certains avantages si de tels ennemis revennaient et t’attaquaient alors que je dors. J’espère que tu me pardonneras ces frayeurs, pequiña, et que tu comprendras un jour que je ne veux que ton bien. »
Il me déposa alors dans mon lit, posa la bassine à l’extérieur de ma chambre, et reprit sa place pour me veiller. Les pensées se poursuivaient dans ma tête, mais un lourd sommeil m’envahit peu à peu et le monde s’obscurcit, me portant dans les bras de Morphée.
Je me rappelle m’être éveillée le soleil baignant mon visage mais mon corps trempé par les cauchemars qui me suivent depuis. Mon maître était de nouveau disparu, et je pris les événements de la nuit dernière pour un simple mauvais rêve. Je me levai, et décidai de prendre un bain pour me nettoyer. Le bas de mon corps était couvert d’ecchymoses, mon ventre me faisait souffrir soudainement et c’est à cet instant que je réalisai que tout était vrai, des Anglais qui me brutalisèrent à mon maître qui se nourrissait de sang.
Je pris peur, et m’enfuis le plus loin possible avant que le soleil ne retombe au loin pour laisser place à la nuit. Je trouvai un grand arbre, et y grimpai pour me cacher dans le creux d’une branche. J’y passai la nuit, et dut descendre au matin car je n’avais pas mangé depuis plus d’une journée maintenant.
Quelques jours passèrent, et je finis par rentrer, je ne sais toujours pas pourquoi, à la résidence du vampire. Lorsque j’arrivai, c’était le soir et il m’attendait à la lisière de son terrain, un regard à la fois mécontent et inquiet sur son visage. Honteuse, je baissai la tête et passai devant lui. Il ne fit que me suivre, et ne disait mot, ajoutant à mon malaise. Au fil des nuits, les leçons reprirent ainsi que nos habitudes. J’étais maintenant plus qu’en âge de me marier, mais mon maître ne semblait pas se préoccuper d’une telle chose, ce qui me fit comprendre qu’il ne m’offrirait pas accompagnée d’une dote, qu’il voulait me garder auprès de lui à ma grande surprise.
À chaque pleine lune, il me donnait de nouveau de son sang, et je me sentais liée à lui comme jamais auparavant, plus forte aussi, et certains jours, j’aurais tout fait pour lui, même un acte impensable car nous n’étions pas unis par les liens sacrés du mariage. Mais il ne se souciait guère de ceci non plus, pour un homme il était fort différent des autres.
En l’an de grâce1690, l’année de mes seize ans, nous essuyâmes une attaque du Sabbat, d’autres maîtres des ombres comme mon maître, ainsi que d’autres vampires qui ne semblaient pas avoir les mêmes pouvoirs. Malgré ma force quelque peu accrue par le sang de mon maître, mon corps encaissa tant de dommages que je faillis mourir, une fois de plus. Mon maître me guérit, puis pendant trois nuits, me vida de mon sang avant de me transformer en un être de la nuit tout comme lui. Je ne pouvais désormais plus sortir au soleil, et devait vivre dans la nuit, qui me terrifiait toujours autant.
Il m’apprit à chasser, tout en respectant mes proies et les territoires des maîtres aux alentours, puis ensuite me guida dans l’apprentissage de mes pouvoirs. Lorsque mes connaissances furent suffisantes, il me séduisit et me prit dans son lit. Dieu, comme pour Caïn, m’avait maintenant rejetée, refusée la joie du soleil, alors il ne m’était plus possible d’espérer un mariage.
Après quelques générations de serviteurs au manoir, mon maître décida qu’il était temps pour nous de partir découvrir le nouveau monde et c’est ce que nous fîmes. C’est au cours de ce long voyage que nous entrâmes sur les terres des highlanders, de féroces combattants tous plus impressionnants les uns que les autres. Leur chef nous somma de nous rendre mais nous n’avions pas l’intention de rejoindre aucune des deux sectes, alors il nous déclara la guerre. À nous se joignirent sur le champ de bataille d’autres highlanders qui désiraient leur liberté aussi. Alors que je me faufilais dans leur groupe en pleine mêlée, je croisai un jeune fille d’environ mon âge, les cheveux roux scintillants, qui balançait sa claymore comme si l’épée n’était pas si longue ni lourde. Instantanément, je fus fascinée par la femme, et me battis à ses côtés.
Vers la fin de la nuit, je fus attrapée et retenue alors qu’ils s’apprêtaient à m’entrer un pieux dans le cœur, et je fus forcée de sortit mes tentacules d’ombres pour me défendre. Une de mes tentacules arracha le pieux des mains de mon assaillant, une autre l’empoigna et le lança au loin, et la troisième frappa solidement un de ceux qui me retenaient au sol sous le menton, il lâcha prise et je pus me relever pour me battre de nouveau. Ma nouvelle compagne, celle qui avait attiré ma curiosité, ne sembla pas apprécier mon clan, et se tourna pour m’attaquer. Juste à temps, je sortis mon épée courte avant qu’elle ne me tranche la tête et la fixa, voyant pour la première fois ses yeux turquoise.
« Attaque ! » lui dis-je en pointant l’ennemi, qui avait pris cette altercation pour une invitation à s’approcher et nous attaquer de nouveau. Le champ était couvert de sang, très peu de vampires restaient debout alors que le soleil menaçait de poindre à l’horizon. Tous les survivants prirent leurs jambes à leur cou, et dénichèrent des caches avant que cet ennemi arrive pour nous détruire.
Je n’étais pas une lève-tôt, autre que pour un cauchemar, et je me réveillai, une claymore sur ma gorge, une rouquine me défiant. Couchée sur le dos, je ne pouvais rien faire, autre que l’attaquer avec mes tentacules, mais je me savais trop faible pour reprendre un combat si tôt, et je ne lui voulais aucun mal.
« Buenos tardes, me llama Angelica. Y tù ? »
Elle me regarda comme si j’avais prononcé des mots qu’elle ne connaissait pas, et je réalisai qu’elle ne parlait pas catalan. Et malheureusement pour moi, je ne parlais aucune autre langue à l’époque, autre que le latin que je me rappelais principalement de toutes les visites faites à l’Église il y avait si longtemps.
« Ave, meum nomen Angelica est. Quid est nomen tuum ? »
Elle sembla hésiter, mais finit par répondre.
« Ave, meum nomen Morag est. Dicisne [langue de Morag] ? »
Je répondis négativement de la tête, délicatement car le bout de la lame était toujours appuyée contre ma peau. Elle soupira, retirant sa lame tranquillement. Elle s’assit alors et m’observa alors que je restais au sol, inoffensive. Mais où était passé mon maître ? Avait-il survécu ? Quand allait-elle arrêter de me fixer ainsi ? Un bruit attira son attention à l’extérieur de la cache, et elle se précipita pour voir ce que c’était. Je sortis à mon tour, et voyant que ce n’était qu’une bête, m’éloignai pour trouver mon repas. Je ne ressentais pas la présence de mon maître, et une partie de moi sut qu’il était mort sur le champ de bataille, et incinéré par le soleil ensuite. Je ne pus m’empêcher de faire une courte prière pour recommander son âme à Dieu, puis poursuivit ma chasse. Les événements de la veille m’avaient affamée. Je me nourris sur une bête puis une autre, ayant soif mais refusant de les tuer pour assouvir ma faim.
Morag et moi nous retrouvâmes sur le champ de bataille de la veille, et en latin conclûmes qu’il serait plus prudent de voyager ensemble. Avec les années, nous sommes devenues d’excellentes amies, avons appris plusieurs langues depuis notre rencontre et avons beaucoup voyagé, mais la suite sera pour une autre journée après cauchemars. _________________ Vampire Lasombra
Allégeance: Estaphettes du Diable
|